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Pecoradès et le pêcheur
31 décembre 2009 - Courte fable philosophique

« Dans la baie, quelques barques de pĂŞcheurs, immobiles sur l’eau, scintillantes. Les hommes semblent assoupis. Un large chapeau de paille posĂ© sur les yeux, ils laissent flotter derrière eux les embarcations. Un jeune homme, bronzĂ© sous les chiffons qui lui servent d’habits, sommeille prĂŞt d’un filet trouĂ©.
- Mes compliments Ă  Son Excellence, dit-il en se soulevant sur ses coudes.
- Que fais-tu ? demande Perocadès.
- Je me repose, Excellence.
- Ne vois-tu pas que ton filet est trouĂ© ?
- Si, bien sĂ»r.
- Bien sĂ»r, et quoi ? Si ton filet Ă©tait rĂ©parĂ©, tu pourrais aller pĂŞcher.
- Ă‰videmment, et puis ?
- Tu pĂŞcherais du poisson.
- Je vous Ă©coute, Excellence.
- Tu pourrais vendre ton poisson.
- Bien sĂ»r.
- Avec ce que tu gagnerais, tu pourrais t’acheter un filet neuf, plus solide, plus grand, avec lequel tu pĂŞcherais plus de poisson, qui te rapporterait plus d’argent.
- J’y ai pensĂ©, Excellence.
- L’argent gagnĂ© avec le nouveau filet te permettrais d’acheter une barque plus solide et d’aller dans les hautes mers, oĂą sont les bancs de poissons.
- Les bancs de poissons me donnent l’eau Ă  la bouche !
- Tu pourrais devenir presque riche.
- Presque riche.
- Tu pourrais t’acheter de nouveaux habits.
- Et après ?
- Te faire construire une vraie maison. Je te soupçonne de dormir sous ta barque.
- Et puis ?
- Tu amènerais dans cette maison une femme qui te donnerait des fils. Une femme et des enfants, cela ne te fait pas envie ?
- Et puis ? Que pourrais-je faire encore ?
- Tu pourrais envoyer au loin, sur ta barque, d’autres pĂŞcheurs, que tu paierais avec l’argent de la vente. Pendant ce temps, tu te reposerais Ă  la maison.
- Que ferais-je, Ă  la maison ?
- Mais tu te reposerais ! Tu l’aurais bien mĂ©ritĂ© !
- J’y ai pensĂ© aussi, Excellence.
- Tu vois ! Alors mets-toi tout de suite au travail !
- Non.
- Pourquoi non ?
- Excellence, dois-je vraiment me donner autant de mal pour un rĂ©sultat que j’ai dĂ©jĂ  obtenu ?
- DĂ©jĂ  obtenu ? Mais tu rĂŞves ! Ton filet n’est pas en Ă©tat ! Dis-moi un peu, qu’es-tu en train de faire, Ă  part te rouler les pouces ? OĂą sont ta maison, ta femme et tes enfants ?
- Que suis-je en train de faire ? Vous avez dit qu’en Ă©change de la fatigue, je mĂ©riterais du repos. Eh bien je me repose ! dit le jeune homme en se laissant retomber sur le sable. Et il est beaucoup plus agrĂ©able de le faire sans l’avoir mĂ©ritĂ©. »


TirĂ©, si je ne m’abuse, de Porporino ou les mystères de Naples de Dominique Fernandez, mais reprĂ©sentant surtout une histoire cĂ©lèbre du folklore napolitain, ce dialogue, sous son apparente simplicitĂ©, dissimule une infinitĂ© de questions. On pourrait notamment isoler :
- le dilemme utilitariste (ou fonctionnaliste). Est-il fondamentalement plus utile de travailler sans relâche, de construire, de passer sa vie Ă  la remplir, plutĂ´t que de se subsister simplement et de se reposer ?
- la question morale. Le travail est ici prĂ©sentĂ© comme une obligation morale dans la mesure oĂą il est dirigĂ© vers autrui et non pas vers soi : on travaille pour nourrir et payer d’autres gens, mais aussi pour avoir une chance de se reproduire. Le problème posĂ© est ni plus ni moins celui de la survie de l’espèce.
- la question du mĂ©rite, consĂ©quence des deux premières. Peut-on pleinement profiter de quelque chose que l’on ne mĂ©rite pas, c’est-Ă -dire que l’on n’a pas acquise par la force de son travail et par la preuve de sa valeur personnelle ? Le pĂŞcheur, qui, au fond, ne doit son existence et sa subsistance qu’à lui-mĂŞme, prĂ©tend que oui.
- la question du dĂ©sir face Ă  celle du besoin. Travaille-t-on pour le plaisir de s’épanouir, autrement dit pour s’occuper l’esprit en Ă©vitant l’idĂ©e de la mort ? Ou travaille-t-on par nĂ©cessitĂ©, c’est-Ă -dire pour rendre ce monde, profondĂ©ment hostile, plus vivable ?
…

Je ne sais que penser de cette fable. Impossible de m’en dĂ©pĂŞtrer. Ce texte conduit Ă  un effet de miroir amusant avec le Pourquoi nous travaillons ? de Jean FourastiĂ© ou avec le dialogue opposant Antigone Ă  CrĂ©on chez Anouilh. Je sais intuitivement dans quel camp j’aurais tendance Ă  me situer, et pourtant je ne suis pas tout Ă  fait sĂ»r qu’il s’agisse du bon choix. Comment dĂ©fendre rationnellement les notions de travail et de mĂ©rite autrement que par la survie de l’espèce ? Soyons provocateurs : pourquoi, au fond, dĂ©fendre Ă  tout prix la survie de l’espèce, qui n’implique jamais qu’une postĂ©ritĂ© hasardeuse ?

Que de questions à se poser en 2010…


 


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