« Dans la baie, quelques barques de pĂŞcheurs, immobiles sur l’eau, scintillantes. Les hommes semblent assoupis. Un large chapeau de paille posĂ© sur les yeux, ils laissent flotter derrière eux les embarcations. Un jeune homme, bronzĂ© sous les chiffons qui lui servent d’habits, sommeille prĂŞt d’un filet trouĂ©.

Mes compliments Ă Son Excellence, dit-il en se soulevant sur ses coudes.

Que fais-tu ? demande Perocadès.

Je me repose, Excellence.

Ne vois-tu pas que ton filet est troué ?

Si, bien sûr.

Bien sûr, et quoi ? Si ton filet était réparé, tu pourrais aller pêcher.

Évidemment, et puis ?

Tu pĂŞcherais du poisson.

Je vous écoute, Excellence.

Tu pourrais vendre ton poisson.

Bien sûr.

Avec ce que tu gagnerais, tu pourrais t’acheter un filet neuf, plus solide, plus grand, avec lequel tu pêcherais plus de poisson, qui te rapporterait plus d’argent.

J’y ai pensé, Excellence.

L’argent gagné avec le nouveau filet te permettrais d’acheter une barque plus solide et d’aller dans les hautes mers, où sont les bancs de poissons.

Les bancs de poissons me donnent l’eau à la bouche !

Tu pourrais devenir presque riche.

Presque riche.

Tu pourrais t’acheter de nouveaux habits.

Et après ?

Te faire construire une vraie maison. Je te soupçonne de dormir sous ta barque.

Et puis ?

Tu amènerais dans cette maison une femme qui te donnerait des fils. Une femme et des enfants, cela ne te fait pas envie ?

Et puis ? Que pourrais-je faire encore ?

Tu pourrais envoyer au loin, sur ta barque, d’autres pêcheurs, que tu paierais avec l’argent de la vente. Pendant ce temps, tu te reposerais à la maison.

Que ferais-je, Ă la maison ?

Mais tu te reposerais ! Tu l’aurais bien mérité !

J’y ai pensé aussi, Excellence.

Tu vois ! Alors mets-toi tout de suite au travail !

Non.

Pourquoi non ?

Excellence, dois-je vraiment me donner autant de mal pour un résultat que j’ai déjà obtenu ?

Déjà obtenu ? Mais tu rêves ! Ton filet n’est pas en état ! Dis-moi un peu, qu’es-tu en train de faire, à part te rouler les pouces ? Où sont ta maison, ta femme et tes enfants ?

Que suis-je en train de faire ? Vous avez dit qu’en Ă©change de la fatigue, je mĂ©riterais du repos. Eh bien je me repose ! dit le jeune homme en se laissant retomber sur le sable. Et il est beaucoup plus agrĂ©able de le faire sans l’avoir mĂ©ritĂ©. »
Tiré, si je ne m’abuse, de
Porporino ou les mystères de Naples de Dominique Fernandez, mais représentant surtout une histoire célèbre du folklore napolitain, ce dialogue, sous son apparente simplicité, dissimule une infinité de questions. On pourrait notamment isoler :

le
dilemme utilitariste (ou fonctionnaliste). Est-il fondamentalement plus utile de travailler sans relâche, de construire, de passer sa vie à la remplir, plutôt que de se subsister simplement et de se reposer ?

la
question morale. Le travail est ici présenté comme une obligation morale dans la mesure où il est dirigé vers autrui et non pas vers soi : on travaille pour nourrir et payer d’autres gens, mais aussi pour avoir une chance de se reproduire. Le problème posé est ni plus ni moins celui de la survie de l’espèce.

la
question du mérite, conséquence des deux premières. Peut-on pleinement profiter de quelque chose que l’on ne mérite pas, c’est-à -dire que l’on n’a pas acquise par la force de son travail et par la preuve de sa valeur personnelle ? Le pêcheur, qui, au fond, ne doit son existence et sa subsistance qu’à lui-même, prétend que oui.

la
question du dĂ©sir face Ă celle du besoin. Travaille-t-on pour le plaisir de s’épanouir, autrement dit pour s’occuper l’esprit en Ă©vitant l’idĂ©e de la mort ? Ou travaille-t-on par nĂ©cessitĂ©, c’est-Ă -dire pour rendre ce monde, profondĂ©ment hostile, plus vivable ?
…
Je ne sais que penser de cette fable. Impossible de m’en dépêtrer. Ce texte conduit à un effet de miroir amusant avec le
Pourquoi nous travaillons ? de Jean Fourastié ou avec le dialogue opposant Antigone à Créon chez Anouilh. Je sais intuitivement dans quel camp j’aurais tendance à me situer, et pourtant je ne suis pas tout à fait sûr qu’il s’agisse du bon choix. Comment défendre rationnellement les notions de travail et de mérite autrement que par la survie de l’espèce ? Soyons provocateurs : pourquoi, au fond, défendre à tout prix la survie de l’espèce, qui n’implique jamais qu’une postérité hasardeuse ?
Que de questions à se poser en 2010…